Le Sénégal cherche une nouvelle source de financement pour soutenir son économie face à la pression croissante sur les finances publiques. Au cœur de cette stratégie : l’épargne des Sénégalais établis à l’étranger.
Une étude du cabinet A&A Strategy estime que le pays pourrait mobiliser jusqu’à 1 218 milliards de FCFA supplémentaires, soit environ 2 milliards de dollars, à l’horizon 2034 grâce à une politique plus ambitieuse de captation de cette épargne.
L’idée prend forme autour des « Diaspora Bonds », des instruments financiers destinés à transformer une partie des ressources de la diaspora en investissements productifs.
Pour Dakar, l’enjeu est considérable dans un contexte où la dette publique est estimée à 119 % du PIB et le déficit budgétaire à 6,4 % du PIB en 2025.
Une épargne qui échappe encore largement au Sénégal
Les chiffres de l’étude donnent la mesure du potentiel. En 2024, les Sénégalais de l’étranger auraient disposé d’une épargne estimée à 3 527 milliards de FCFA. Environ 55 %, soit 1 982 milliards de FCFA, ont été transférés vers le Sénégal.
Les 45 % restants, évalués à 1 545 milliards de FCFA, sont demeurés dans les pays d’accueil. Le problème n’est donc pas l’absence de ressources, mais leur orientation.
Parmi les fonds transférés, près de 75 %, soit environ 1 487 milliards de FCFA, servent essentiellement à financer les dépenses courantes des ménages.
Cette réalité révèle un paradoxe : la diaspora constitue déjà un puissant soutien à l’économie sénégalaise, mais une grande partie de ses ressources ne finance pas directement les investissements de long terme.
7 148 milliards FCFA d’épargne projetée en 2034
Selon les projections d’A&A Strategy, le stock global d’épargne de la diaspora pourrait atteindre 7 148 milliards de FCFA en 2034.
Ce montant intégrerait notamment 2 925 milliards de FCFA destinés aux transferts de subsistance, 975 milliards pour les transferts productifs et 3 249 milliards correspondant à l’épargne conservée hors du Sénégal.
C’est précisément sur cette dernière enveloppe que le gouvernement entend agir. Sans dispositif spécifique, les transferts productifs pourraient rester limités à environ 975 milliards de FCFA. Avec une stratégie volontaire et des instruments adaptés, le Sénégal pourrait mobiliser 1 218 milliards de FCFA supplémentaires.
L’objectif affiché est ainsi de porter les investissements de la diaspora à 4 % du PIB et l’épargne financière à 5 %, afin de générer des transferts productifs cumulés représentant 9 % du PIB.
La confiance, condition numéro un des Diaspora Bonds
Pour réussir, le Sénégal devra cependant convaincre les investisseurs expatriés que leur argent sera sécurisé et correctement utilisé. Selon l’étude, la crédibilité de l’émetteur constitue le premier facteur de succès.
Les futurs produits devront donc associer rendement compétitif, gouvernance rigoureuse et transparence. Les investisseurs devront savoir précisément où sont dirigés les fonds : infrastructures, électrification, logement ou développement des entreprises.
Le digital sera également déterminant. Souscription à distance, comptes accessibles depuis l’étranger, plusieurs devises, frais de transfert réduits et reporting régulier pourraient devenir des arguments essentiels pour séduire une diaspora répartie sur plusieurs continents.
Le Pakistan montre que le modèle peut fonctionner
L’expérience pakistanaise constitue l’un des exemples les plus intéressants. Depuis 2020, le programme « Roshan Digital Account » permet aux ressortissants vivant à l’étranger d’ouvrir un compte à distance et d’investir notamment dans les titres publics, les certificats d’épargne, les marchés financiers ou l’immobilier.
En cinq ans, ce mécanisme aurait permis de mobiliser près de 12 milliards de dollars. Pour les experts, le Sénégal peut s’en inspirer, tout en adaptant son modèle à son environnement financier et aux attentes de ses propres expatriés.
Le rendement restera toutefois déterminant. Une contribution motivée par le patriotisme peut aider au lancement, mais elle ne remplacera jamais un produit financièrement attractif. Garanties de rapatriement, protection contre le risque de change et frais maîtrisés seront donc essentiels.
Des transferts qui ont presque doublé en dix ans
Le potentiel repose sur une dynamique déjà spectaculaire. Les transferts de la diaspora sont passés de 1 029 milliards de FCFA en 2013 à 1 982 milliards en 2024, soit une progression de 953 milliards de FCFA en onze ans.
Ils représentent désormais environ 11 % du PIB sénégalais, dépassant l’aide publique au développement, estimée à 6 % du PIB en 2024.
Le défi pour Dakar est donc clair : ne plus considérer la diaspora uniquement comme une source de transferts familiaux, mais comme un véritable investisseur du développement national.
Si la confiance, la rentabilité et la transparence sont au rendez-vous, les « Diaspora Bonds » pourraient transformer une partie de cette épargne dormante en moteur de financement de l’économie sénégalaise.




